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L’entretien de lectrices.fr

Je suis un lecteur assidu. C’est nécessaire. Je pense que l’on trouve sa voix en écoutant celles des autres. Pour gagner en envergure, il faut lire sans relâche.

Cinq livres que chaque lecteur devrait ouvrir au moins une fois dans sa vie ?
Ulysse, Ulysse, Ulysse, Ulysse, Ulysse

Mais encore ?
Underworld (Outremonde) de Don DeLillo
The Lazarus Project (L’espoir est une chose ridicule) d’Aleksandar Hemon
Stoner de John Williams
Gatsby le Magnifique de Scott Fitzgerald
Leaves of Grass (Feuilles d’herbe) de Walt Whitman

Un romancier français contemporain ?
Philippe Claudel… Le grand problème, vous savez, c’est qu’il n’y a pas assez de traduction en Amérique. 40% des livres publiés en France sont des traductions. Aux Etats-Unis, seulement 3%. Et cela englobe la littérature française, espagnole, italienne, allemande, chinoise…

Pour quel ‘raconteur d’histoire’ contemporain avez-vous le plus de respect ?
J’aime les charpentiers. J’aime les footballeurs. J’aime Van Morrison, Elvis Costello. J’aime Sviatoslav Richter. J’aime les gens qui ne se cachent pas, qui disent les choses à haute voix.
Propos recueillis par Aline Villa

Colum McCann : « La lecture peut changer une vie »

Il est assis de bon matin dans le jardin d’un hôtel très cossu du VIè arrondissement. Café au lait, œufs brouillés et lecture des quotidiens : Colum McCann interrompt son petit déjeuner avec un sourire désarmant de cordialité. Cheveux ras et barbe de trois jours, écharpe nonchalante et pourtant glamour, l’Irlandais de New York est le beau gosse ultime. Pas chichiteux, immédiat, à l’écoute de l’autre et du monde. Colum a du souffle. A l’oral autant qu’à l’écrit. Lorsqu’on lui parle de lectrices.fr – et de la mission que s’est fixée le site -, il s’exclame : « Alleluia ! »

Comment expliquez-vous votre succès en France, particulièrement le succès de votre dernier roman ?

C’est une bonne question. Je n’ai pas de réponse. Et je ne veux pas en avoir. Le danger serait de vouloir écrire un livre pour faire plaisir aux gens. Mais les gens n’aiment pas les choses qui ont été pensées ainsi.

Vous vivez à New York depuis quinze ans avec votre famille. Mais votre découverte de l’Amérique a été celle d’un vagabond : vous avez fait le tour des Etats-Unis à vélo…

J’étais jeune. 21 ans. J’étais libre. Je pouvais aller exactement où je voulais. Certains jours, je pédalais une dizaine de kilomètres. Le lendemain, près de 200. Ce qui était vraiment extraordinaire durant ce voyage, c’est le nombre de rencontres que j’ai faites. Des familles noires en Caroline du Sud, des Amérindiens au Nouveau-Mexique… J’ai passé une soirée avec un couple dont le mari avait été enfermé une bonne partie de sa vie à la prison de Saint Quentin pour meurtre. Des rencontres chaque fois différentes, des itinéraires de vie jamais semblables : au final, un matériau romanesque inépuisable.

Avez-vous pris des notes durant ces dix-huit mois sur les routes américaines ?

La raison pour laquelle j’ai entrepris ce voyage est la suivante : en Irlande, je m’étais assis pour tenter d’écrire un roman. Mais il n’y avait aucun sujet sur lequel je puisse écrire. Donc, oui, j’ai pris des notes. J’ai tenu un journal. Sans avoir pour autant l’intention de les utiliser pour des romans.

Pourquoi avoir choisi les Etats-Unis pour voyager ainsi ?

J’aurais pu en Mongolie mais j’avais tant lu Kerouac, Ginsberg, Burroughs durant mon adolescence. Je voulais confronter mon rêve américain avec celui de ses grands auteurs. Il y a un vieux mythe irlandais de la terre de l’éternelle jeunesse ; c’est un mythe associé à l’Amérique qui a attiré tant de mes compatriotes. Je ne suis qu’un de ceux-là…

Pensez-vous que le rêve de l’Amérique que vous évoquez a survécu à votre génération ?

Non. Les jeunes iraient sans doute voir ailleurs. Vous savez ce que j’aimerais faire aujourd’hui : marcher de New York à la Terre de Feu en traversant toute l’Amérique du Sud. Marcher car les vents contraires sont trop durs à vélo. Et dans l’autre sens, remonter vers New York, ce n’aurait pas la même signification. C’est toujours la destination qui compte. Dans un voyage comme en littérature…

Un livre, lorsqu’il est bien écrit permet de faire des rencontres, de devenir quelqu’un de nouveau

Comment occupez-vous vos journées lorsque vous travaillez sur un roman ?

Ce sont les meilleures journées ! Je me réveille très tôt. Ce que j’appelle ‘dream time’. Avant le café, avant de consulter internet ou de lire un journal, il y a ce moment de rêve où je travaille très bien. Ensuite, je m’occupe de mes trois enfants. Je les accompagne à l’école. Et puis, je cours dans Central Park. Et je travaille à nouveau l’après-midi. Je suis assez discipliné. Lorsque j’écris un livre en tout cas.

Vous avez déclaré autrefois que l’intrusion d’un personnage vivant - même une figure historique - à l’intérieur d’un roman était une défaite de l’imagination…

Et j’avais tort. 100% tort ! Les choses changent. Mes avis sur les choses changent. Ce n’est certainement pas une défaite de l’imagination d’introduire un personnage vivant dans un roman. Les personnages que nous créons dans les romans sont parfois plus réels que ceux de la vraie vie. Par exemple : lire Ulysse redonne vie à mon grand-père ou à mon arrière grand-père. Un livre, lorsqu’il est bien écrit, bien cousu, permet de faire des rencontres, de devenir quelqu’un de nouveau. Nous entrons dans un autre corps, de nouveaux lieux. La géographie change, la relation au monde change...

Tout le monde a une histoire à raconter mais tout le monde n’est pas capable d’écrire une histoire. Quelle est la différence entre vous et la multitude qui n’est pas capable de donner vie à un roman ?

J’ai de la chance ! On m’a donné cette chance – ou ce don peut-être - de pouvoir écrire une histoire. Mais je ne suis pas différent des autres. Je raconte certaines histoires à ma manière, mais nous racontons tous des histoires. La manière dont nous nous habillons, la manière dont nous marchons dans la rue, la manière dont décorons notre intérieur, la manière dont nous tombons amoureux de certaines personnes : autant d’histoires racontées...

Oui, mais écrire…

Différent certes. Différent de pouvoir écrire une histoire de A à Z. Les gens aiment qu’on leur raconte des histoires car ils veulent s’évader. Ils veulent devenir quelqu’un d’autre. Même les grandes stars de cinéma veulent être quelqu’un d’autre. Surtout les grandes stars de cinéma sans doute…

Lisez beaucoup, lisez à haute voix…

Vous enseignez le ‘creative writing’ au Hunter College de New York. Quels conseils donnez-vous à vos étudiants ?

N’écrivez pas sur un sujet que vous maîtrisez.
Ecrivez en direction de que vous cherchez à mieux connaître.
Travaillez beaucoup – parce que vous n’arriverez à rien si vous n’avez pas du souffle, du désir, de la persévérance.
Lisez beaucoup.
Lisez à haute voix.

N’ayez pas peur d’avoir le cœur brisé.

La décision d’ouvrir un livre n’est pas toujours facile à prendre. Comment convaincre les sceptiques de devenir des lecteurs ?

Leur vie changera peut-être s’ils donnent une chance au livre. Et puis, ils deviendront membres d’une bibliothèque, d’un groupe de lecture, feront des rencontres. Au final, c’est leur manière d’être dans le monde qui peut changer. Ils peuvent même tomber amoureux…

Pensez-vous que le lecteur est un peu comme un musicien découvrant une œuvre. Qu’il doit faire son chemin dans un livre, l’interpréter, comme le musicien interprète une partition ?

Oui. Je ne vais pas demander au lecteur de faire trop de travail, mais il sera plus à l’aise au sein d’un texte s’il est ouvert à l’interprétation. Je ne veux pas dire aux gens ce qu’ils doivent penser ; plutôt les autoriser à avoir des émotions. Ça, c’est la différence entre être un politicien et un écrivain. Les politiciens disent aux gens comment ils doivent se sentir et cela me fatigue. Les artistes – musiciens, romanciers – donnent aux gens la possibilité de se sentir autrement.

Diriez-vous qu’il faut un certain talent pour être un bon lecteur ?

Oui, oui, oui ! Mais l’entrée dans un livre ne doit pas être difficile. Le lecteur doit simplement être ouvert à certaines expériences. C’est comme faire une rencontre.